Joris Brantuas …
Peinture de 8×15 m, exposition « Arlequin », été 2018, Entrepôts Larosa, Sète.
GentiYES
Divertissez-nous
Here we are now, intertain us[1]
Depuis plus de 15 ans, Joris Brantuas est là, en tant qu’artiste, à de nombreux moments et dans de nombreux endroits de notre vie.
On a souvent vu son nom, nous disant avoir « fait ça »[2], écrit à la bombe sur les routes de Camargue et des Cévennes ou inscrit sur des stickers collés à même les murs, jusque dans les toilettes des bars, des musées et des centres d’art, en France et ailleurs.
On a vu Joris Brantuas de dos au Palais des Papes à Avignon, au château de Versailles, au Centre Georges Pompidou, au Palais de Buckingham, dans les arènes de Nîmes et dans le stade Louis II de Monaco. Il y portait des maillots de football à l’effigie de personnages historiques dont le destin fut étroitement lié aux lieux qu’il arpentait — Jean-Paul II, Urbain V, Louis XIV, Georges V, Élisabeth II, Louis II ou Albert II…
On l’a vu organiser quantité d’expositions rassemblant d’autres artistes dont il souhaitait défendre le travail, à Meknes, Nîmes, Avignon, Montpellier, Genève, ou Monaco dans le cadre de son ambitieux projet My heart goes boom (Mon cœur fait boom).
Mais au-delà de cette aspiration à infiltrer l’espace public de manière tonitruante, dans un geste qui mêle à la fois humour, cynisme et jubilation d’être, de faire et de le faire savoir, Jori Brantuas est un peintre dont le quotidien est rythmé par le travail à l’atelier.
C’est à cet endroit-là qu’il faut comprendre l’exposition saint-gilloise. Celle d’un peintre qui regarde le monde et s’en empare en caméléon avant de se replier dans son atelier pour y faire de la peinture et se poser la question de ce qu’elle pourrait bien raconter de ce que nous sommes. Et conclure certainement que « le tableau est toujours là pour nous dire où nous sommes. »[3]
La peinture de Joris Brantuas est une peinture libre et libérée. Libérée du bon goût, de l’académisme, des modes et des modèles. Elle est cette peinture qui s’impose à l’artiste, qu’il ne peut fuir, qui l’oblige à passer à l’acte, partout et sur n’importe quel support. En secret d’abord, puis offerte aux autres dans des événements hors norme.
Joris Brantuas est un artiste du jaillissement, du débordement et de la célébration ; un artiste « plein de vie » pour reprendre les mots de John Fante. Car c’est bien celà qui transpire à chaque fois qu’une œuvre s’invite dans notre environnement. La vie dans son entêtante présence, contre toute attente, irrémédiablement là, à nos côtés ; dans des hangars, dans la rue, dans des salles d’exposition, sur une voiture…
Tout dans la peinture de l’artiste nous ramène à la vie, depuis les matériaux qui la constituent. C’est-à-dire depuis les kilomètres de tissus qu’il achète sur les marchés pour servir de support et de fonds à ses œuvres, jusqu’au tasseaux de bois qu’il assemble pour construire des châssis ou encore jusqu’aux mots et aux signes qui peuples les toiles, semblant tout droit sortis de nos échanges de sms ou des messages que nous nous écrivons sur Facebook, Instagram, X et autres réseaux sociaux. Les cœurs et les étoiles y partagent l’espace avec des Je t’aime, Let’s dance et autres GentiYES, dans une version aussi artisanale que vertigineuse du métaverse globalisé façon Do it yourself punk.
Le langage d’une peinture nourrie par la lumière et la joie de Matisse ou de Joan Mitchell, l’urgence de Basquiat, la liberté d’un Ben ou d’un Combas côtoie ainsi la langue d’un quotidien plus prosaïque que nous partageons toutes et tous journalièrement. Ne nous y trompons pas, c’est bien là que se loge l’art : dans ces allers-retours savoureux entre le grand art et les cultures populaires. Dans la fragilité et l’audace d’un tissus peint qui déborde du châssis ou qui ne tient que par un fil, par un clou. Dans les constructions précaires et fragiles que l’artiste a inventé aujourd’hui pour le Pavillon de la culture et du patrimoine.
Car l’exposition de Saint-Gilles constitue pour Joris Brantuas un événement particulier dans lequel les œuvres, comme toujours, se réoccupent du lieu qui les accueillent. Ici, dans cette salle de spectacle, métamorphosée le temps de l’exposition pour accueillir des peintures, rien ne peut se jouer comme dans les salles blanches des centres d’art. Il s’agit alors pour l’artiste d’imaginer des stratégies sensibles pour habiter le lieu sans le trahir, pout en révéler le caractère spectaculaire tout en inventant des manières de présenter des peintures. Et de les déployer pour notre plus grand plaisir.
À l’heure où s’écrivent ces lignes, on les imagine suspendues ou posées à même le sol en d’étranges installations. Les deux certainement. Elles investiront l’espace comme autant de personnages d’une tragédie qu’il nous appartiendra d’imaginer avec l’artiste. Elle se regarderont de face, de dos, traversées par la lumière des grandes ouvertures ; celle-là même qui traverse, à deux pas d’ici, les vitraux de la célèbre abbatiale.
Stéphane Ibars
Avignon, le 26 juin 2024
[1] La phrase est issue du titre de Nirvana, Smells Like Teen Spirit, publié sur l’album Nevermind, en 1991
[2] Joris Brantuas a fait ça
[3] Rene Ricard, Le serment d’allégeance, 1969