JORIS BRANTUAS A FAIT ÇA 

« Ton nom seul est mon ennemi » déclare Juliette à Roméo dans la célèbre pièce de Shakespeare : « qu’y a-t-il dans un nom ? une rose qui se nommerait autrement que rose, sentirait aussi bon » un artiste est-il plus artiste s’il signe d’un pseudonyme ? Beaucoup de créateurs renoncent au nom inscrit dans leur état civil lorsqu’ils revendiquent la paternité d’une œuvre. Un plasticien doit-il changer d’identité pour vivre son art, comme si un seul et même individu ne pouvait à la fois assumer une vie d’artiste et une vie sociale ? Pour Joris BRANTUAS, le monde de l’art ne s’oppose pas à la réalité, il ne dissocie pas sa vie quotidienne de l’énergie créatrice. C’est de son prénom et de son nom de baptême qu’il conquiert l’espace publique en-dehors des quatre murs d’un atelier.

« Joris Brantuas  a fait ça » se répète comme une litanie sur les cartons mis au rebut par la société de consommation comme sur les pierres des rues. La formule s’inspire d’une tradition classique datant des peintures et sculptures de la Renaissance comportant un nom suivi du latin « fecit » (ou faciebat) signifiant « a fait » (sous-entendu: cette oeuvre). Comment expliquer ce « a fait » tenu par les mains mêmes de Joris Brantuas, par un modèle qu’il photographie, ou imprimé sur des stickers collés en extérieur? Si la phrase désigne son propre auteur, elle peut signifier que l’artiste s’est fait lui-même: Joris Brantuas n’est pas né artiste, il l’est devenu par son travail et ses performances à l’instar de Salvador Dali qui se présentait lui-même comme « son premier chef d’oeuvre ». Quel sens prend l’inscription lorsqu’elle est exhibée par un modèle? Tout être acceptant de poser pour l’artiste devient-il une part de sa création, une sorte de « ready made » à la Marcel Duchamp? Et pourquoi se répéter sur les murs, les troncs d’arbres, le mobilier urbain… en lettres majuscules sur des autocollants?

Aucun mot n’est choisi au hasard, jusqu’à l’ambivalence du « ça » : ce pronom démonstratif connote aussi bien le mépris, comme si « cette chose-là » n’était pas digne d’être nommée, que rappeler les réflexions freudiennes; pour le père de la psychanalyse le « ça » inconscient s’oppose au « moi » conscient et devient aux yeux des Surréalistes une vraie source de créativité. Les interprétations du public montrent l’étonnement que suscite une telle démarche. De l’aveu de l’artiste, certaines personnes ont cru à un règlement de comptes s’imaginant un complot visant à dénoncer sur la voie publique l’auteur d’un forfait. D’autres ont au contraire interprété les stickers comme une publicité servant une ambition démesurée, comme si Joris Brantuas voulait s’approprier les rues, les édifices, voire le paysage comme étant ses propres créations. La problématique que soulèvent de telles lectures est donc lié au rôle que jouent les signatures d’artistes dans la société actuelle:

Les mentalités ont évolué depuis le XVIe siècle où inscrire son nom au bas d’une image était une preuve de reconnaissance pour un peintre ou un sculpteur. Au sortir des réalisations corporatistes du Moyen Age où l’art et l’artisanat étaient confondus, le droit à la signature conférait à leur auteur un statut privilégié car il le comparait aux grands maîtres de l’Antiquité. Un exemple a retenu l’attention de Joris Brantuas: celui des scènes bibliques d’Albrecht Dürer, figure majeure de la Renaissance germanique. Dans un célèbre diptyque conservé au musée du Prado, Dürer a peint Adam et Eve. Sous les pieds d’Adam, apparaissent les initiales A.D au-dessus d’Eve un écriteau pendu à l’arbre du paradis comporte l’inscription « Albert(us) Dürer Noricus Faciebat A.D. 1507 » Un cartel semblable est visible dans les gravures traitant du même sujet, trois ans auparavant. Le texte latin peut se traduire ainsi: « Albert Dürer de Nuremberg faisait (cela en) 1507 » mais la date est précédée des lettres A.D. qui peuvent aussi bien correspondre à « A(nno) D(omini) » , en l’An du Seigneur (formule de datation courante à l’époque) qu’aux initiales de l’artiste! En signant une scène représentant le premier homme et la première femme, que seul le Créateur de l’Univers a conçus, Dürer se prend-il pour Dieu?

Les artisans anonymes du Moyen Age privilégiaient les images symboliques qui devaient transposer la réalité, dans une société dominée par l’éducation religieuse où l’humain ne devait pas chercher à rivaliser avec le Père Éternel dans sa création. L’humanisme de la Renaissance tolère cette copie de l’oeuvre divine qui fait de l’artiste non plus un habile praticien mais un savant capable de comprendre les secrets de la nature. Cette révolution artistique coïncide avec l’invention de l’imprimerie, donc du texte et de l’image gravés. Bientôt les réalisations en séries rendent les œuvres plus accessibles, les dépouillant de leur caractère sacré pour en faire une monnaie d’échange. C’est l’avènement des temps modernes où l’art ne joue plus un rôle spirituel mais économique.

Comme l’analyse Walter Benjamin dans « L’Oeuvre d’art à l’ère de sa reproductivité technique » (1936), plus il est possible de reproduire une oeuvre mécaniquement en grande quantité, plus il devient nécessaire d’opposer l’original à ses copies: « en face de la reproduction faite de main d’homme, et considérée par principe comme un faux, l’original conserve sa pleine autorité ». La signature autographe devient alors un gage d’authenticité qui peut propulser une oeuvre au sommet des meilleures ventes, au détriment des travaux anonymes. En rendant sa signature indépendante de toute réalisation plastique, en la reproduisant automatiquement à échelle industrielle, Joris Brantuas brouille les pistes. A la différence du chef d’oeuvre unique, l’objet commercial gagne en valeur par l’affichage publicitaire, le matraquage incessant du nom ou du logo d’une marque. Notre société qui reproduit les peintures de Léonard de Vinci ou les sculptures de Rodin sur des tee-shirts, des tasses, des affiches et autres objets de consommation, comprend-elle l’aura de l’oeuvre d’art? Les esthètes se consolent en défendant l’atemporalité des chefs d’oeuvre qui survivront à toutes les spéculations matérielles. Joris Brantuas s’en amuse en affirmant: « la question de laisser une trace m’intéresse moins que de vivre des expériences ».

Découvrira-t-on dans quelques millénaires, comme cela fut fait pour les graffitis de Pompéi, un pan de mur ayant conservé son sticker « Joris Brantuas a fait ça » qui deviendra un sujet de conjectures et de débats pour les archéologues futurs? Ou bien le temps effacera-t-il toutes les traces de ces installations? Nul ne peut prédire ce qu’il en adviendra. Pour l’heure, le mérite de Joris Brantuas est de nous questionner, de stimuler notre esprit critique, en nous menant hors des sentiers battus: ses autocollants ne font pas qu’orner des murs, ils ouvrent des portes.

Marc Soléranski